Offrir une fleur pour dire quelque chose est une idée ancienne, mais le langage des fleurs tel qu’on le connaît est un livre : un dictionnaire publié à Paris en 1819 sous le nom de Charlotte de La Tour, réédité tout le XIXe siècle et recopié en Angleterre. Ce dossier part de ces traités. Pour chaque fleur et chaque couleur, il donne le sens écrit, le livre qui l’écrit, et l’usage d’aujourd’hui quand il a changé. On le lit dans l’ordre d’un choix : la couleur, puis le nombre, puis l’espèce.
Le parcours du dossier
- 1. La couleur des roses
Rouge, blanche, jaune, rose, bleue : le sens de 1819 et celui d’aujourd’hui, et les couleurs qui n’existent pas.
- 2. Le nombre de roses
1, 3, 12 ou 100 roses : d’où viennent les listes, et ce qu’on évite.
- 3. La fleur de naissance
Une fleur par mois, selon la liste anglo-saxonne et selon le calendrier de 1819.
- 4. La pivoine
Saison courte, tenue en vase selon le stade d’achat, sens de chaque couleur.
- 5. La tulipe
La fleur qui continue de pousser dans le vase, et ce que dit chaque couleur.
- 1819
- première édition du dictionnaire de Charlotte de La Tour
- 3 traités
- croisés ici : La Tour, Zaccone, Greenaway
- 42 entrées
- dans le tableau maître, auteur par auteur
- 0 nombre
- de roses codé dans ces traités
D’où vient le langage des fleurs
Un dictionnaire parisien de 1819
Le livre fondateur s’intitule Le Langage des fleurs. Il paraît à Paris en 1819, sous la signature de Charlotte de La Tour. La Bibliothèque nationale de France identifie derrière ce nom Louise Delaistre, épouse Cortambert (1782-1875), mère du géographe Eugène Cortambert. L’ouvrage est réédité tout le siècle : le catalogue de la BnF recense une treizième édition chez Garnier frères en 1881. Les éditions Garnier ajoutent des chapitres et enrichissent le dictionnaire final ; quand un sens n’apparaît que dans ces éditions, le tableau le signale.
Le livre suit le calendrier de Flore : il commence en mars avec l’herbe et le lilas, passe aux roses en juin, aux lis en août, et finit en février avec la violette. Chaque chapitre porte une fleur et son emblème : la tulipe, « déclaration d’amour » ; le muguet, « retour du bonheur » ; le myosotis, « souvenez-vous de moi ». À la fin, un dictionnaire range les sentiments par ordre alphabétique et donne la fleur qui les exprime.
L’autrice ne prétend pas avoir tout inventé. Sa préface dit avoir emprunté « aux anciens et aux Orientaux » la plupart des significations. Ce que le livre apporte, c’est la mise en système : une fleur, un sens, et des règles pour composer une phrase avec un bouquet.
Les règles d’emploi de 1819
La préface donne trois règles, que les listes actuelles ont oubliées.
- Droite ou renversée. Une fleur présentée droite exprime une pensée ; renversée, elle dit le contraire. Un bouton de rose avec ses épines et ses feuilles signifie « je crains, mais j’espère » ; rendu tête en bas, « il ne faut ni craindre ni espérer ».
- Ce qu’on retire. Le même bouton sans ses épines dit « il y a tout à espérer » ; sans ses feuilles, « il y a tout à craindre ».
- Où on la porte. La fleur de souci placée sur la tête signifie « peine d’esprit », sur le cœur « peine d’amour », sur le sein « ennui ». Penchée à droite, la fleur veut dire « moi » ; à gauche, « toi ».
Ces règles montrent que le langage des fleurs du XIXe siècle était un jeu d’écriture, pas une étiquette collée sur chaque espèce. Personne aujourd’hui ne lit un bouquet de cette façon, mais elles expliquent pourquoi le même livre donne deux sens à une rose blanche selon qu’elle est seule, en bouton ou associée à une rose rouge.
Les autres traités ne disent pas toujours la même chose
Le succès du livre a produit des dizaines d’imitations. Deux sont utiles pour vérifier un sens.
- Pierre Zaccone, Nouveau langage des fleurs, Paris, 1853, réédité chez Hachette jusqu’en 1871 au moins. Il reprend beaucoup de La Tour, mais pas tout : chez lui, la tulipe signifie « grandeur, magnificence » et la rose blanche « candeur ».
- Kate Greenaway, Language of Flowers, Londres, 1884. C’est la référence anglaise, illustrée, très rééditée. Plusieurs entrées traduisent La Tour mot pour mot : la marguerite des prés « j’y songerai » devient « I will think of it », le muguet « retour du bonheur » devient « return of happiness ». D’autres divergent : la rose jaune y signifie « déclin de l’amour, jalousie », là où La Tour écrit « infidélité ».
Une page qui affirme « la pivoine signifie… » sans dire selon qui choisit donc, sans le dire, entre plusieurs livres. Le tableau ci-dessous les met côte à côte.
Le tableau maître des significations
Chaque ligne donne le sens tel qu’il est imprimé, son auteur, puis l’usage courant chez les fleuristes aujourd’hui. Les abréviations : La Tour (dictionnaire de Charlotte de La Tour, édition de 1819 sauf mention des éditions Garnier), Zaccone (1853), Greenaway (1884, traduit de l’anglais). Quand une fleur n’a pas d’entrée dans un traité, la case le dit. La colonne « aujourd’hui » décrit un usage, pas une règle : elle n’a pas de source ancienne, et c’est précisément là que les listes en ligne mélangent tout.
| Fleur | Sens au XIXe siècle | Auteur | Usage aujourd’hui | Occasions |
|---|---|---|---|---|
| Rose | Beauté (la rose ouverte en 1819, la rose sans précision dans les éditions Garnier) | La Tour | amour | toutes, selon la couleur |
| Rose | Beauté, amour | Zaccone | même sens | Saint-Valentin, anniversaire |
| Rose | Love (amour) | Greenaway | même sens | |
| Rose rouge seule | aucune entrée chez La Tour ; « bashful shame » (honte timide) pour la rose rouge foncé | Greenaway | amour passionné | Saint-Valentin, déclaration |
| Rose blanche et rose rouge ensemble | Feu du cœur, souffrances d’amour | La Tour | rarement lu ainsi | |
| Rose blanche | Silence | La Tour | pureté, respect | mariage, deuil |
| Rose blanche | Candeur | Zaccone | ||
| Bouton de rose blanche | Cœur qui ignore l’amour | La Tour | naissance, communion | |
| Bouton de rose | Jeune fille | La Tour | ||
| Rose jaune | Infidélité | La Tour | amitié, joie | amitié, félicitations |
| Rose jaune | Decrease of love, jealousy (déclin de l’amour, jalousie) | Greenaway | à éviter en déclaration si le destinataire connaît l’ancien code | |
| Rose mousseuse | Amour, volupté | La Tour | ||
| Couronne de roses | Récompense de la vertu | La Tour | ||
| Tulipe | Déclaration d’amour | La Tour | amour, printemps | Saint-Valentin, fête des mères |
| Tulipe | Grandeur, magnificence | Zaccone | ||
| Tulipe rouge / jaune | Declaration of love / hopeless love (amour sans espoir) | Greenaway | ||
| Pivoine | Honte | La Tour, Zaccone | abondance, bonheur | mariage, anniversaire |
| Pivoine | Shame, bashfulness (honte, timidité) | Greenaway | ||
| Muguet | Retour du bonheur | La Tour, Greenaway | porte-bonheur | 1er mai |
| Œillet | Amour vif et pur | La Tour, Zaccone | fête des mères, deuil | |
| Œillet jaune | Dédain | La Tour, Greenaway | à éviter en cadeau personnel | |
| Lis | Majesté | La Tour, Zaccone | pureté (lis blanc) | mariage, deuil |
| Violette | Modestie | La Tour, Zaccone, Greenaway | ||
| Myosotis | Souvenez-vous de moi, ne m’oubliez pas | La Tour, Zaccone | souvenir | départ, deuil |
| Lilas | Première émotion d’amour | La Tour | ||
| Lilas blanc | Jeunesse | La Tour | ||
| Petite marguerite | Innocence | La Tour, Greenaway | naissance | |
| Marguerite des prés | J’y songerai | La Tour, Greenaway | ||
| Souci | Chagrin, peine | La Tour | à éviter en cadeau joyeux | |
| Jonquille | Désir | La Tour | printemps | |
| Narcisse | Égoïsme | La Tour, Greenaway | ||
| Iris | Message | La Tour, Greenaway | ||
| Coquelicot | Consolation | La Tour, Greenaway | ||
| Aubépine | Espérance | La Tour, Greenaway | ||
| Perce-neige | Consolation | La Tour | ||
| Houx | Prévoyance | La Tour, Greenaway | Noël | |
| Fleurs d’oranger | Chasteté | La Tour | mariage (couronne de la mariée) | |
| Hortensia | Vous êtes froide | La Tour | ||
| Dahlia | Ma reconnaissance surpasse vos soins | La Tour (éditions Garnier seulement) | remerciement | |
| Reine-marguerite | Variété | La Tour, Greenaway | ||
| Chrysanthème | aucune entrée chez La Tour ni chez Zaccone ; « fleur de veuve » dans les usages du deuil | Staffe | fleur de la Toussaint | deuil, cimetière |
| Camélia | Constance, durée | Zaccone |
Ce que le tableau montre
Le sens qui s’est inversé : la rose jaune. En 1819, elle accuse l’infidélité ; La Tour explique que « le jaune est la couleur des infidèles ». Aujourd’hui, les fleuristes la proposent pour l’amitié. Le détail des couleurs de roses est sur la page signification des couleurs de roses.
Le sens qui a disparu : la pivoine. Les trois traités lui donnent la honte, d’après une nymphe changée en fleur qui aurait gardé la rougeur de sa faute. Elle est devenue la fleur des bouquets de mariée de mai et juin. La fiche pivoine donne sa saison et sa tenue en vase.
Le sens qui n’a jamais été écrit : la rose rouge passion. Aucun des trois traités n’attribue la passion à la rose rouge seule. Le sens est réel, mais il appartient au XXe siècle et à la Saint-Valentin.
La fleur qui manque : le chrysanthème. Absente des dictionnaires de La Tour et de Zaccone, elle apparaît chez la baronne Staffe, guide des usages mondains de la fin du siècle, comme « fleur de veuve » qu’on peut porter dans les cheveux à la fin du deuil. Le lien avec la Toussaint est une coutume, pas un emblème de traité.
Les couleurs : un code plus ancien que les fleurs
La Tour consacre son chapitre de janvier au langage des couleurs, faute de fleurs en hiver. Elle le fait remonter aux devises des chevaliers et cite un petit livre gothique sans date, imprimé à Lyon chez Olivier Arnoulet : Le Langage des couleurs en armes, livrées, devises. Dans l’habit moral qu’il décrit, le noir signifie la simplicité ou la magnanimité, le blanc l’honnêteté, le violet l’amour et la courtoisie, l’écarlate la prudence, le jaune des gants la libéralité.

Ce code n’est pas celui des fleuristes d’aujourd’hui, mais il explique deux constantes. Le blanc reste partout la couleur de la pureté, ce qui le place à la fois au mariage, à la naissance et au deuil ; une page sur la signification des fleurs blanches viendra le détailler. Le jaune traîne longtemps une réputation ambiguë, avant de devenir la couleur de l’amitié.
Pour lire une couleur aujourd’hui, la règle pratique tient en quatre repères :
- rouge : amour déclaré, à réserver à la personne aimée ;
- rose : tendresse, remerciement, affection sans déclaration ;
- blanc : pureté, respect, les grands moments de la vie ;
- jaune et orange : amitié, joie, félicitations.
Ce sont des usages, sans texte fondateur. Ils se vérifient dans les rayons des fleuristes, où la Saint-Valentin est rouge et la fête des mères surtout rose.
Compter les fleurs : ce que les traités ne disent pas
Les listes qui circulent donnent un sens à chaque nombre de roses : une pour le coup de foudre, trois pour « je t’aime », douze pour une demande. Aucun des trois traités du XIXe siècle consultés ne code un nombre. Ils codent des formes : le bouton, la rose ouverte, la feuille seule (« jamais je n’importune »), la couronne, et, dans les éditions Garnier, le monceau de fleurs (« nous mourrons ensemble »).
Les nombres sont un usage récent, en grande partie importé des listes anglophones. Une règle a une vraie origine coutumière : en Russie et dans plusieurs pays voisins, le nombre pair est réservé aux morts. En France, l’usage est d’offrir un nombre impair jusqu’à une dizaine de fleurs, sans texte ancien pour l’appuyer. Le détail est sur la page nombre de roses et signification.
Une fleur par mois
Les « fleurs de naissance » viennent des pays anglophones, où circule une liste à deux fleurs par mois, publiée notamment par l’almanach américain The Old Farmer’s Almanac. Le livre de La Tour, lui, ne parle pas de naissance : il range ses fleurs par mois de floraison, de mars à février. Les deux traditions coïncident pour le muguet en mai, la rose en juin et la violette en février, et divergent ailleurs. Le tableau des douze mois, avec la fleur de chaque tradition et sa saison réelle chez le fleuriste, est sur la page fleur de naissance.
Les fiches des fleurs
Chaque fleur qu’on offre souvent aura sa fiche, dans une grille commune : saison chez le fleuriste, tenue en vase, couleurs et sens de chacune, occasions où elle convient et où l’éviter, parfum, toxicité pour le chat et le chien. Chaque valeur porte sa source ou la mention « non connu ».
- La pivoine : une saison de pleine terre courte, en mai et juin en Europe, et une tenue en vase qui dépend du stade d’ouverture à l’achat.
- La tulipe : une fleur coupée qui continue de pousser dans le vase et s’y courbe, en vente de décembre à mai grâce au forçage.
D’autres fiches suivront, dans la même grille, en commençant par les fleurs les plus demandées.
Comment lire une signification avant d’offrir
- Cherchez qui l’a écrite. Un sens sans auteur ni date est souvent un mélange de deux traités, ou une invention récente.
- Distinguez l’emblème et l’usage. La pivoine « honte » est un emblème de 1819 ; la pivoine de mariage est un usage. Le destinataire connaît l’usage, rarement l’emblème.
- Méfiez-vous des couleurs à double sens. Le jaune et l’œillet jaune sont les deux cas où un ancien sens négatif peut encore être connu, surtout des personnes âgées.
- Gardez le blanc et le chrysanthème pour les bons moments. En France, un bouquet de chrysanthèmes reste associé au cimetière, quelle que soit sa couleur.
- Dites-le avec une carte. Le langage des fleurs du XIXe siècle se lisait avec le livre à la main. Un mot écrit évite tout contresens.
Les autres dossiers du guide
Les dossiers voisins
- Fleurs de fêtes et d’occasions
Saint-Valentin, fête des mères, 1er mai, Noël : la fleur de chaque moment.
- Fleurs de mariage
Bouquet de mariée, centres de table, boutonnières.
- Fleurs de deuil
Quelles fleurs, sous quelle forme, avec quel message.
- Art floral et entretien
Composer soi-même et faire durer un bouquet.
- Fleuristes de l’Orne
L’annuaire des fleuristes du département, commune par commune.
